vue d’ensemble
Premier degré se tourne en premier lieu vers les littératures de niche à tout petit potentiel commercial, marquées par le refus de l’ironie comme système de défense et la répudiation d’une certaine forme de « cool » hors d’âge pour embrasser a) le sanglot long des violons de l’automne qu’est la vie de jeune adulte au sortir des années 2000, b) les esthétiques ultracontemporaines héritées de la culture Internet, des mouvements DIY et des usages dits nerds ou geeks, et enfin c) la mort inexorable du naturel tel que nous le connaissons, mangé tout cru par des outils de mise en scène de soi toujours plus performants et en dernière instance toxiques.
patrons, patronnes, partis pris
Grandes figures de « nouveaux sincères » : Kelly Clarkson, Paris Hilton, Katie Holmes dans Dawson, Dennis Cooper, Paramore, les films d’Harmony Korine, le compte Twitter d’Isabelle Balkany, la carrière musicale et les apparitions télé d’Isabelle Adjani, Myspace, Cyril Féraud, Loana Petrucciani, Jean Genet, Evanescence, David Foster Wallace, Vitaa, Lorie Pester en 2007, Sarah Michelle Gellar, Paul Verhoeven, les jeux flash sur navigateur, Justin Bieber à ses débuts et à l’heure actuelle, l’adolescence en général, les années 80, William Gaddis, Lana Del Rey, les albums en solo de Nicole Scherzinger, PoupetteKenza, les poèmes préenregistrés du 8 22 22, The Rock recyclé en acteur, Mariah Carey, Sandrine Bonnaire quand elle travaille avec Maurice Pialat – d’une manière ou d’une autre, tout ce qui, touchant au ridicule d’un cri du cœur tout nu et tout bronzé, s’en aperçoit ou pas et continue gaiement sa route.
Motifs de prédilection : grandes femmes et (rarement) hommes issus de la culture de masse internationale, mutilations rituelles, ennui gluant ou misère sexuelle, souffrance diffuse, bière en cannette, grosses cylindrées, envies de suicide formulées via Messenger ou Skyblog, conscience réflexive étouffante et dépression urbaine.
périmètre éditorial
Premier degré défend des textes et des auteurs trop éloignés de la littérature mainstream pour retenir l’attention des éditeurs traditionnels. Le catalogue, exigeant et mûri de longue date, est appelé à se développer selon une logique cohérente, aussi localisée que possible, qui s’émancipe des problèmes de gros sous pour relayer le travail de créateurs de pointe inconnus jusqu’alors, et qui, sans le soutien d’une structure moins tenue par ses budgets, seraient appelés à le rester. Sont au programme : formats uniques, langues atypiques et thématiques qui ne rigolent pas.
identité visuelle
La charte graphique, aussi dépouillée que possible, tâche également de s’inscrire en faux contre les usages de l’édition traditionnelle : pas de titres et de noms d’auteurs énormes, pas de slogans racoleurs, le moins d’illustrations possibles et la finition la plus sobre. Les maquettes s’inspireront des grands standards de la typographie d’art, avec une attention particulière à la qualité de « l’objet livre » au détriment du marketing. À noter, d’autre part, que les livres à venir sortiront tous en semi-poche (18,4 x 12 centimètres), juste milieu plus élégant, plus sobre et plus à même d’hypnotiser vos visiteurs par son élégance scandinave.
feuille de route
Le planning actuel prévoit la sortie d’un titre à moins par an, puisés dans une grande variété de genres : romans, nouvelles, fragments, narrative nonfiction, poésie à la marge. Au-delà des thématiques qui définissent le geste de la littérature alternative, il est prévu de faire une large place aux textes hardis et plus généralement aux voix minoritaires. Une part du catalogue se tournera notamment vers le bizarro, la science-fiction conceptuelle et les romans expérimentaux.
un peu de lecture pour la route
Ça se trouve dans L’Infinie Comédie de David Foster Wallace et ça résume assez bien le point de départ des littératures « premier degré » : tout ce qui se donne tel quel – ridicule, tire-larmes, poncif, mélo, idiot, crétin, obscène ou pathétique – en refusant de faire le jeu d’une certaine forme de nonchalance conçue comme assurance tous risques face à l’échec et au jugement d’autrui. Ce qui, en le moins de mots possible, ressort au sérieux le plus total, aux effusions christiques, à l’absence pure et simple d’ironie, et par le fait à l’ironie que cette absence suppose encore.
« Dans ce pays, les prochains rebelles littéraires dignes de ce nom seront peut-être une clique d’antirebelles, mateurs nés qui oseront, d’une manière ou d’une autre, déposer le regard ironique, qui auront le culot et la candeur de porter haut les couleurs de l’univocité. Qui traiteront des tracas et émotions de la vie américaine, aussi ploucs et communs soient-ils, avec déférence et conviction. Qui se garderont bien de la spécularité et de la lassitude branchée. Ces antirebelles seraient bien sûr dépassés avant même de se mettre au travail. Morts avant d’avoir pris corps. Trop sincères. Refoulés, aucun doute. Attardés, vieillots, naïfs, anachroniques. Peut-être sera-ce tout l’intérêt. Peut-être est-ce ce qui fera d’eux les prochains vrais rebelles. Car le vrai rebelle, que je sache, prend le risque de la désapprobation. En leur temps, les révoltés du postmodernisme ont encouru les huées et les hauts cris : le choc, le dégoût, le scandale, la censure, les accusations de socialisme, d’anarchisme, de nihilisme. De nos jours les peines encourues sont différentes. Les nouveaux rebelles, qui sait, seront peut-être les artistes prêts à s’exposer aux bâillements, aux yeux levés au ciel, aux sourires en coin, aux coups de coude dans les côtes, aux parodies des ironistes excellents, aux « Que c’est trivial ». Prêts à s’exposer aux accusations de sentimentalisme, de pathos. De crédulité excessive. De mollesse. Tout disposés à se faire blouser par un monde de rôdeurs et de reluqueurs qui craignent le regard d’autrui et le ridicule plus que l’emprisonnement sommaire. Qui sait. La jeune fiction la plus résolue d’aujourd’hui semble décidément arriver en fin de fin de parcours. Que chacun en tire ses propres conclusions. Pas le choix. Si on ne vit pas une époque formidable. »
à propos
Éditeur dans le circuit traditionnel, je m’occupe personnellement du défrichage, de l’achat des droits, de la traduction, de l’édition, du maquettage, de la composition, de la promotion et de l’envoi des livres de la maison en marge de mes activités dans le civil. Conscient tout d’abord comme consommateur du vide éditorial français en ce qui concerne l’importation et la diffusion de textes dits « de pointe », c’est ma double familiarité avec la scène littéraire américaine indépendante et le milieu de l’édition qui m’a convaincu de créer cette microstructure.